Fédération Française d’Equitation : Pédocriminalité

­Pédocriminalité :
les œillères du monde équestre

23 mai 2020

Par Quentin Müller, Margaux Solinas

 

Après des décennies d’omerta, les victimes de pédocriminalité du monde équestre racontent enfin un monde où des enfants ont été livrés à des prédateurs adultes connus du milieu. Le président de la fédération est mis en cause pour avoir fermé les yeux.

 

Joséphine parle pour la première fois, après des années de silence (voir notre Boîte noire). « Il nous touchait les fesses, mettait les mains sous nos tee-shirts, nous embrassait sur la bouche et dans les vestiaires, il était là pour nous mater. Cest arrivé quil me demande de laide pour nettoyer les box et une fois le cheval sorti, il venait par derrière et me touchait les seins. Je navais pas peur de sa violence, mais je craignais que si je le repousse, il me dégage du club ou raconte des trucs sur moi. »

Si elle-même explique n’avoir jamais osé porter plainte, cet éducateur, Loïc Caudal, a depuis été condamné à deux reprises. Le 16 septembre 2013 pour atteinte sexuelle sur une mineure, il a écopé de 15 jours de prison avec sursis. Puis le 20 novembre 2017, pour agression sexuelle sur trois mineures, il a été condamné à 1 an de prison avec sursis et une mise à l’épreuve.

Selon Me Laure-Ingrid Morainville, l’avocate du coupable, l’homme a depuis interdiction d’enseigner et d’être en contact avec des mineurs. La préfecture des Hauts-de-Seine confirme également un retrait de sa carte professionnelle d’enseignant sportif à  la suite de sa condamnation. Loïc Caudal n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Joséphine, âgée aujourd’hui de 27 ans, avait entre 14 et 15 ans au moment des faits qu’elle décrit. « Loïc nous demandait des bisous sur la bouche en échange de chevaux quon aimait bien. Si on nallait pas dans son sens, on se tapait la pire monture. »

Un jour, son professeur d’équitation lui expédie un message tardif : « Je suis sur un terrain de tennis, je te mettrais bien la raquette. » Joséphine explique : « Javais 14 ans, je ne connaissais rien à la sexualité. Alors je me demandais si ce message était une menace physique donc je lai montré à mon père. »

Joséphine ne montera plus jamais au club de Suresnes. Par le biais d’anciennes copines d’équitation, elle apprend quelques années plus tard l’arrestation de Loïc Caudal mais s’étonne de le recroiser sur des terrains de concours équestres. « Je lai vu deux fois dans des compétitions, une fois en Bretagne, une autre à Jardy [l’un des plus grands centres équestres d’Île-de-France]. Il nous a fait des grands sourires comme sil était amnésiqueAprès cela, il est monté dans un camion de la fédération. Il était sur les terrains de concours pour la Fédération française déquitation », raconte Joséphine.

En dépit de sa première condamnation en 2013, Loïc Caudal est en effet resté professeur d’équitation jusqu’en avril 2014 au club de Suresnes. L’homme aurait été ensuite licencié pour des disputes répétées, devant la clientèle, avec son ex-compagne, elle aussi professeure à l’époque.

En cette même année 2014, il est embauché par la Fédération française d’équitation jusqu’en 2019, comme chauffeur de véhicules publicitaires et poseur de signalétiques, notamment sur d’importants tournois, adultes et enfants, selon plusieurs sources. Sa seconde condamnation de 2017, stipulant une interdiction de s’approcher de mineurs, n’y changera rien.

Cette embauche de la part de la Fédération française d’équitation remet sérieusement en cause les récentes déclarations en la matière de Serge Lecomte, président à la fois de la fédération et du club d’équitation de Suresnes, où officiait Loïc Caudal : « Sous ma présidence, tous les faits dont nous avons été saisis relevant de violence, déviance ou abus sexuels, ont systématiquement, et sans délais, donné lieu à la mise en place de mesures conservatoires. »

Contacté par l’intermédiaire de son club de Suresnes, puis de la fédération, Serge Lecomte a longtemps rechigné à évoquer l’affaire Caudal. Finalement, après plusieurs semaines de relances, le président de la FFE nous rappelle, visiblement agacé. Il jure n’avoir « jamais été avisé des tenants et des aboutissants de cette affaire. Jamais et par personne, même pas par les victimes ! », s’écrie-t-il.

Quand on lui demande comment un président d’un club d’équitation et un président d’une fédération peut employer, sans le savoir, un homme condamné pour des faits d’agression et d’atteintes sexuelles sur mineurs commis au sein de ses structures, Lecomte lâche : « Attendez, jai d’autres chats à fouetter que dappeler lavocat, dappeler le juge, je lai licencié, cest fini ! En plus, vous savez très bien que je gère plusieurs clubs et que je ne suis pas en permanence à Suresnes. »

Au club de Suresnes, la gérante polyvalente du club, Salomé Pitault, était pourtant, elle, au courant des affaires judiciaires de Loïc Caudal. Serge Lecomte, lui, demande la nature de la condamnation, jurant ne rien savoir et avoue avoir appris son existence après « les coups de téléphone que vous avez passés au club. On sest dépêché de venir me les rapporter ». Quand nous commençons à évoquer l’affaire, Serge Lecomte baisse cependant la garde et évoque, sans que jamais nous lui ayons donné ce détail (ni à personne), deux condamnations.

Après une tentative de noyer le poisson, le président de la FFE essaye de se rattraper et nuance ses propos : « En fait, jai su quil y a eu de multiples problèmes avec plusieurs jeunes filles. Mais je ne lai su quaprès coup. » Difficile de dater « l’après coup » pour Serge Lecomte, mais il assure que c’est très récent, bien après le départ de Loïc Caudal de son poste à la Fédération française d’équitation en 2019. Avant de raccrocher, il ajoute : « Vous me parlez dune affaire qui est derrière moi. Tout ça cest derrière nous ! »

Intimidations, réputation et discrédit

Son délégué général à la fédération, Frédéric Bouix, lui, ne nie pas que son président était au courant de la condamnation de Loïc Caudal. « Ça veut dire que cette personne est condamnée à ne plus jamais travailler de sa vie ? La personne a été interdite dexercer une activité dencadrement sportif par le code du sport et la fédération la embauché en tant que chauffeur en pluseuhdans le cadre dun rapprochement de conjoint. Parce que son épouse travaillait déjà à la fédération, ce qui a expliqué son recrutement… », explique maladroitement Frédéric Bouix.

À la Fédération française d’équitation, pour ceux qui avaient suivi l’affaire, ce recyclage a cependant choqué : « Jai halluciné », rapporte une employée sous le couvert de l’anonymat. « Quand Serge Lecomte dit quil punit sévèrement ce genre dabus, cest totalement faux », souffle Joséphine.

Depuis février et une massive prise de parole dans le monde du sport, la FFE a mis en place une plateforme téléphonique externalisée, prise en charge par des psychologues, permettant ainsi aux victimes de trouver une écoute. Depuis sa mise en route, la FFE affirme avoir reçu une vingtaine d’appels sérieux, dont six comportaient des faits graves. La FFE a fait état, sur sa page Facebook, de la création de cette hotline permettant aux victimes de pédophilie de pouvoir parler en toute confiance. Ce poste Facebook a été largement commenté, par des victimes anonymes ou pas. Le nom de Loïc Caudal est souvent revenu et la FEE l’a vu : Frédéric Bouix l’assume, entre deux justifications de son embauche par la fédération.

Cependant, des affaires comme celle-là, Amélie Quéguiner les qualifie « d’affreusement banales dans l’équitation ». Début février, c’est elle qui tire la sonnette d’alarme. La cavalière, aujourd’hui dirigeante d’un centre équestre en Dordogne, affirme avoir été violée par son coach pendant dix ans, dès l’âge de onze ans. Elle a depuis porté plainte contre deux nouveaux coachs et dit avoir recueilli de nombreux témoignages de petites filles ou adolescentes, victimes comme elle, de pédocriminalité.

Le 5 février, elle interpelle Serge Lecomte sur les réseaux sociaux, lui demandant de lutter activement contre le fléau. Les cas du Poney club de Suresnes et d’Amélie Quéguiner sont emblématiques de vrais maux qui persistent dans le milieu hippique. Un milieu clos et protégé, où les agresseurs ont trop souvent une « immunité totale », selon la cavalière.

« C’est un milieu fermé. Les gens ne veulent pas parler, tout le monde veut faire carrière et devenir le meilleur. Si tu veux monter les meilleurs chevaux et si tu sais quelque chose, tu ne vas pas aller le dire. Personne ne parle. » Grégory Pieux le sait mieux que quiconque. Le fils du célèbre jockey Christophe Pieux, connu en France pour ses quinze cravaches d’or de courses d’obstacles, raconte l’omerta qui règne dans le milieu de l’équitation.

Le 23 juillet 2018, il a porté plainte pour des agressions sexuelles qu’aurait commises José Bruneau de la Salle quand il avait neuf ans. L’homme est un grand propriétaire de chevaux de course, ancien membre associé du comité de France Galop et accessoirement ami de la famille Pieux. « Il y a eu un soir où on sest retrouvé dans le même lit, dans la chambre dami de chez mon père. II a essayé de me masturber. Ma réaction à lépoque, c’était dessayer de faire comme si je dormais. Je navais pas son visage en face de moi, je métais mis de dos… », se rappelle Grégory.

Pendant plus de deux ans, l’homme aurait ainsi abusé de lui. Grégory dit avoir eu la force de porter plainte grâce à Jeremy Garamond, qui assure également avoir été victime de José Bruneau de la Salle à peu près au même âge. « Un jour, je raconte mon traumatisme denfance à une personne qui connaît bien le monde de léquitation. Je lui révèle quil y a quelquun du milieu des courses en Normandie qui ma fait çaEt du tac au tac le mec me répond : José Bruneau de la Salle ? Je me suis rendu compte que cétait connu par tout le monde dans le cheval. Cest abject, tout le monde le savait et personne navait jamais rien dit ! », raconte Jeremy.

José Bruneau de la Salle a depuis été mis en examen pour agression sexuelle sur mineurs et est placé sous contrôle judiciaire. Il encourt dix ans d’emprisonnement et 150 000 euros d’amende, selon les avocats des jeunes hommes, Olivier Pardo et Baptiste de Fresse de Monval, du cabinet Oplus. Contacté via son avocat, MDaniel Siksous, l’intéressé « réfute catégoriquement laccusation portée contre lui et réserve ses explications au magistrat instructeur ».

Danielle* a elle aussi porté plainte. Contre Jean-Christophe Brionne, le 16 décembre dernier pour des faits de « viol commis par une personne abusant de l’autorité que lui confère sa fonction ». Elle avait 14 ans au moment des faits : « On sait très bien quen parlant on va se faire discréditer. Je comprends celles et ceux qui sont dans le milieu et veulent y rester. Ils nont pas envie de se faire blacklister, ne plus monter ou se faire péter la gueule sur un terrain. Quelquun qui a de la famille dans le cheval, qui a des chevaux, qui a son réseau social dans ce milieu, il lui est impossible de parler », rapporte Danielle.

« En France, élèves et coachs dorment encore dans la même chambre »

Alice* a porté plainte contre ce même entraîneur, en décembre 2019, pour sept viols commis entre mai et septembre 2017. Après une tentative de suicide et de nombreuses séances chez le psychiatre, elle tente petit à petit de se reconstruire, loin du monde équestre. « Je ne pourrai plus monter en FranceÇa me manque énormément, mais cest un choix. Jai vendu mon cheval depuis, je ne dors pas, je suis sous médoc. Je suis incapable davoir une vie normale. Mais vous savez, les mains aux fesses, cest très banalisé dans ce milieu. Jean-Christophe Brionne faisait ça devant tout le monde, sa femme et les gens autour rigolaient, tout le monde trouvait ça normal de dire à une fille de 14 ans : “T’as des gros seins”, ou “J’aimerais bien que tu me montes comme ça dessus”, ou “Si tu gagnes ce concours t’as le droit à une bonne levrette ce soir…” Tout est banalisé dans léquitation. Je pense que cest dû au fait quil y a une importante concentration de filles élèves et de coachs hommes. Et ils se font plaisir avec des enfants et des adolescents… », analyse Alice.

Danielle corrobore : « À lépoque, autour de moi, cétait fréquent. En concours on voyait beaucoup de coachs qui trompaient leurs femmes le week-end avec des élèves mineures. »

Après avoir été mis en garde à vue puis mis en examen pour viol, Jean-Christophe Brionne s’est suicidé le 14 décembre 2019. Il était réputé dans le milieu de la compétition pour être un excellent coach, et pour avoir emmené ses filles à un haut niveau. Dans son entourage, il est encore défendu, et Danielle et Alice subissent toujours de lourdes pressions psychologiques. « Sa femme a fait un communiqué sur Facebook. Il est mort en martyr et tout le monde nous traîte dassassins maintenant », lâche Alice.

À la mort de son violeur présumé, Alice dit être passée par toutes les phases. De la culpabilité de l’avoir tué, à la colère de l’impunité du défunt. « Peu après mon arrivée en sports études chez lui, il a commencé à me demander mon âge et me parler de sexe. Puis un soir où nous nétions que tous les deux chez lui, il a ouvert la porte de ma chambre et sest jeté sur moiCest arrivé sept fois pendant tous les mois où jétais chez eux. Jétais pas là, dissociée de mon corps, dans un autre monde. Jétais totalement absente, je ne bougeais pas. Et je ne pourrai jamais obtenir justice. »

Si les deux jeunes femmes ont attesté avoir été violées, les concours hippiques catégorie poney (réservé aux enfants) rendent encore hommage à leur coach à coups de minutes de silence. Alors qu’il a été « mis en examen pour pédophilie ! », rappelle Danielle, exaspérée.

L’emprise charismatique du cavalier revient souvent chez les victimes de pédocriminalité du monde équestre. Jeremy Garamond décrit son présumé agresseur José Bruneau de la Salle comme un homme respecté dans le milieu des courses : « Cest quelquun qui ma fasciné par son intelligence. Il joue sur les peurs de chacun de manière hallucinante. »

Les affaires de pédocriminalité se succèdent et se ressemblent au sein du monde équestre. Or structurellement et légalement, l’équitation française n’est pas armée pour lutter efficacement contre ces prédateurs.

Il est en effet à la portée du premier venu d’ouvrir un centre équestre sans affiliation aucune à la fédération. Et un professeur destitué d’un club fédéré, pour des faits de pédocriminalité, peut retrouver du travail dans une structure non affiliée. « On plaide pour un sport qui soit complètement organisé sous la coupe de la fédération pour plus de contrôle, explique Frédéric Bouix, délégué général de la FFE. Mais on tend plutôt vers une déréglementation du système sportif et un écrasement des fédérations pour une pratique non encadrée. Létat de la réglementation incite malheureusement à cela. Ce sont des sujets récurrents dont on alerte souvent le ministère des sports. »

Selon lui, une obligation pour chaque club d’équitation ne serait pas suffisante pour lutter contre la pédocriminalité dans la discipline. « Malheureusement, on peut se retrouver avec des clubs affiliés à la fédération [ayant un coach condamné pour pédocriminalité sans le savoir] pour la simple et bonne raison que les fichiers des éducateurs ne sont pas reliés aux fichiers de condamnation Fijais [Fichier judiciaire automatisé des auteurs d’infractions sexuelles et violentes]. »

La formation des professeurs d’équitation interroge également. Pour enseigner aujourd’hui dans un club d’équitation, un éducateur doit avoir obtenu le diplôme étatique BBJEPS (brevet professionnel de la jeunesse, de l’éducation populaire et du sport). Sophie Soulez Larivière est la gérante du club Killola Stud. L’éducatrice est diplômée du BBJEPS mais aussi d’une équivalence irlandaise, différente sous bien des aspects selon elle : « Jai été formée pendant mon diplôme auchild protection. Cela consiste à enseigner aux coachs comment se comporter avec des mineurs. Dans quelles conditions on peut emmener des enfants dans sa voiture ? Où peut-on le toucher pour lui montrer des positions ? Cest très codifié. Lépaule, le haut des bras, le dos et les pieds sont autorisés et pour les autres parties, lenseignant doit demander la permission au mineur. »

Chaque signalement fait par des parents ou élèves mineurs est pris au sérieux et des mesures d’écartement de prévention du professeur en question, avant même une procédure judiciaire, sont actées par la fédération irlandaise. « En France, les élèves et coachs peuvent encore dormir dans la même chambreEn Irlande, pour la moindre ambiguïté vous pouvez vous faire révoquer votre licence de coach dans la journée. La France nest pas du tout dans la même dimension et tous ces dysfonctionnements dans lapproche avec les mineurs génèrent de telles histoires sordides. » 

Pédocriminalité: le président de la Fédération française d’équitation avait bien été informé

11 juin 2020

Par Quentin Müller, Margaux Solinas

 

Accusé d’avoir fermé les yeux sur une affaire de pédocriminalité dans son club et à la Fédération française d’équitation, le président Serge Lecomte s’est défendu en prétendant n’avoir rien su. De nouveaux éléments que nous nous sommes procurés démolissent cet axe de défense.

À la suite de notre publication qui l’accusait notamment d’avoir fermé les yeux sur une affaire de pédocriminalité, le président de la Fédération française d’équitation, Serge Lecomte, s’est défendu dans les colonnes de L’Équipe. Dans cette interview datée du 1er juin, il assure n’avoir pas eu connaissance, en sa qualité de président du Poney Club de Suresnes, puis de président de la Fédération française d’équitation, des antécédents judiciaires de Loïc Caudal condamné le 16 septembre 2013 pour atteinte sexuelle sur une mineure, puis le 20 novembre 2017, pour agression sexuelle sur trois mineures.

« L’information ne m’est jamais parvenue », soutient-il dans le quotidien sportif. De nouveaux documents et témoignages recueillis par Mediapart montrent pourtant qu’il a été le destinataire de cette information via de multiples canaux. Le président de la fédération n’a pas souhaité répondre à nos questions sur ces nouveaux éléments (voir notre Boîte noire).

Il faut dire qu’en dépit de ses deux condamnations et de son interdiction d’approcher et d’enseigner à des mineurs, Loïc Caudal a continué d’officier comme professeur d’équitation jusqu’à la mi-2014, puis a été embauché jusqu’en 2019 par la Fédération comme chauffeur de véhicules publicitaires et poseur de signalétiques, notamment sur d’importants tournois, adultes et enfants.

« Personne ne s’est jamais plaint à moi de ce salarié dont le travail donnait satisfaction. Ni ses collègues, ni les cavaliers du club, ni les parents, ni les personnes concernées qui ont engagé la procédure. Les services concernés sont au courant et en mesure d’informer. Or je n’ai jamais été saisi par qui que ce soit », se justifie Serge Lecomte dans l’interview accordée à L’Équipe.

Déjà secoué par une affaire du même ordre au sein de la Fédération française des sports de glace, le ministère des sports a convoqué Serge Lecomte le 4 juin. « Nous avions engagé des rendez-vous avant le Covid avec les fédérations les plus touchées par les affaires de violences [sexuelles – ndlr] et comme il y a quinze cas à l’équitation, la ministre avait prévu de rencontrer monsieur Lecomte, mais la parution de votre article a rendu plus urgent cet entretien », avoue-t-on au cabinet de la ministre.

Selon le ministère des sports, Roxana Maracineanu se serait longuement penchée sur l’affaire Loïc Caudal lors de l’entrevue. Les raisons d’une absence totale de signalement du cas Caudal par la fédération, et son maintien comme enseignant au Poney Club de Suresnes après sa première condamnation, posent question.

« Caudal, on ne l’avait pas dans notre tableau car cette affaire n’était pas remontée [depuis la Fédération] », précise une conseillère de la ministre. « Des investigations complémentaires ont été demandées et Roxana Maracineanu a clairement indiqué au président de la fédération qu’elle envisageait de saisir l’inspection générale. »

Comme lors de notre entretien (ayant précédé notre premier article) ou celui accordé à L’Équipe, Serge Lecomte s’est défendu, face à la ministre, d’avoir été informé à l’époque des condamnations de Loïc Caudal. Le président de la FFE expliquait d’ailleurs à Mediapart n’avoir été au courant que depuis « vos coups de téléphone au club et [vos entretiens] avec les uns et les autres ». Soit, depuis le début de notre enquête remontant au début de l’année 2020.

Une version qui l’exonérerait de toute responsabilité judiciaire et morale. Mais cette version est mise à mal. Contactée, la brigade des mineurs à la Sûreté départementale des Hauts-de-Seine, chargée à l’époque des enquêtes contre Loïc Caudal, nous assure que, dans de telles affaires, « le président du club est forcément entendu en qualité de témoin ».

Ce que le parquet de Nanterre a confirmé à Mediapart : « Dans l’affaire ayant donné lieu à la deuxième condamnation de M. Loïc Caudal en 2017, je vous confirme que M. Serge Lecomte a été entendu comme témoin en qualité de président du Poney Club du Suresnes. Cette audition, qui a eu lieu dans le cadre de l’information judiciaire ouverte sur ces seconds faits, a été évoquée lors de l’audience publique du 20/11/2017, parmi celles d’autres dirigeants du centre équestre ou de collègues de l’intéressé, ceux-ci déclarant ne rien avoir remarqué à l’époque des faits. »

Par ailleurs, comment imaginer qu’au cours de son audition en 2017, Serge Lecomte n’ait pas été informé de la première condamnation de son ancien salarié, datant de 2013 ?

Mediapart a également retrouvé trace de deux courriers recommandés informant Serge Lecomte et la FFE des condamnations de Loïc Caudal.

En avril 2014, une première lettre est adressée au président du Parc équestre fédéral de la Fédération française d’équitation* (voir en note de bas de page) par la direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations du Loir-et-Cher indiquant une venue de l’inspectrice, cheffe du service jeunesse et sports, ainsi que de la conseillère en charge des accueils de mineurs, pour contrôler le séjour et s’entretenir avec Loïc Caudal.

La semaine du 21 avril 2014, l’éducateur de Suresnes, déjà condamné à l’époque, était en stage sportif, avec plusieurs élèves du Poney Club au Parc fédéral équestre situé à Lamotte-Beuvron. « Lorsque ce sont des pratiquants d’un autre département qui viennent à Lamotte-Beuvron, ils sont sous le code du sport mais aussi sous le code de la famille, il faut alors déclarer un accueil collectif de mineurs, ou séjour spécifique de mineurs, qui rentre dans le code dans la famille. À ce moment, la recherche de casier B2 se fait automatiquement à chaque stage », explique le service sport du département du Loir-et-Cher. 

Dès qu’un casier judiciaire apparaît dans la base de données, la direction départementale de la cohésion sociale se doit de mener une enquête, et d’en informer les principaux intéressés, c’est-à-dire Loïc Caudal et la Fédération. « Ce courrier informait le directeur du Parc équestre fédéral que Monsieur Caudal avait une condamnation sur son casier judiciaire, et que l’inspectrice souhaitait s’entretenir avec Monsieur Caudal le jeudi 24 avril à 14 h. Une lettre devait aussi être envoyée à son employeur à Suresnes », confirme ce même service.

Malgré sa première condamnation pour atteinte sexuelle sur mineur, Loïc Caudal n’avait pas reçu de sanction car « la peine pour laquelle il était condamné était inférieure à 2 mois sans sursis », explique le service sport du département du Loir-et-Cher.

Deux lettres recommandées pour prévenir Lecomte

Ce n’est pas l’unique lettre adressée aux instances de la Fédération et à Serge Lecomte concernant l’affaire Caudal. Le 28 mai 2014, un second courrier recommandé est envoyé au « président de la Fédération d’équitation ainsi qu’aux différents comités départementaux d’Île-de-France afin de transmettre l’information aux clubs et autres comités départementaux », par la directrice départementale de la cohésion sociale des Hauts-de-Seine.

Le ministère des sports, tenu également au courant de l’un de ces deux courriers, a interrogé Serge Lecomte, le 4 juin, à ce sujet. « La ministre a parlé de ce courrier à monsieur Lecomte qui a indiqué qu’il ne l’avait pas reçu », relate une conseillère de Roxana Maracineanu.

Frédérique Blancon, chargée de la Mission protection des sportifs en 2014, suivait l’affaire Caudal à l’époque. « La procédure implique d’envoyer des courriers recommandés à la Fédération quand il y a une histoire de ce genre-là. Forcément, on prévient toutes les personnes qui ont été mises en rapport avec lui, donc bien sûr que la Fédération était au courant. » La fonctionnaire se souvient : « Le président de l’époque était bien au courant et je n’ai jamais eu de retour de sa part », précise-t-elle.

Interrogés à ce sujet, la Fédération française d’équitation et son président n’ont pas souhaité répondre à nos questions, les jugeant trop « fermées » et dénonçant notre « parti pris » (voir l’intégralité de la réponse du délégué général de la FFE en Boîte noire).

D’autres incohérences apparaissent dans la ligne de défense de Serge Lecomte. Celui-ci affirme, dans son entretien dans L’Équipe, que la direction de son club à Suresnes n’était, elle non plus, pas au courant de la première condamnation de Loïc Caudal. « Ce n’est pas moi qui ouvre les courriers dans ce club qui est une association ayant un président en charge notamment des relations avec la ville et les institutions locales. Lui non plus n’a jamais été averti. »

Thierry Bruneau, président en 2014 de l’ASE (Association suresnoise d’équitation), n’aurait donc pas été informé de la première condamnation, ni par les courriers recommandés au Poney Club de Suresnes, ni par des membres du bureau ou du club.

« J’étais au cœur de l’affaire », raconte Sophie Lamalle, membre de l’ASE en 2014, « c’est moi qui ai trouvé Loïc et la première petite dans un lit. Je l’ai dénoncé auprès de sa maman qui a porté plainte. J’ai dit à la police ce que j’avais vu, que c’était inadmissible. »

Pendant un an, des faits jusqu’au procès, Sophie se tait et attend le jugement. « Il n’y a que moi qui étais au courant de 2012 à 2013. Par contre après le premier procès, c’est impossible que Serge Lecomte n’ait pas été prévenu. Juste après le procès, j’ai fait une réunion informelle avec tout le personnel de l’ASE – dont Thierry Bruneau – en leur expliquant toute l’histoire. Ce que j’avais vu, ce que j’avais raconté à la police, que j’avais été interrogée… »

À l’époque, après cette réunion, les lignes ne bougent pas pour autant. Loïc Caudal reste en poste jusqu’à la date du 18 mai 2014 – il entraîne des élèves à un concours au centre hippique de Versailles – contrairement à l’affirmation initiale de Serge Lecomte qui nous avait martelé que Loïc Caudal avait quitté son poste en avril de la même année.

Ce n’est par ailleurs pas la première fois que le président du club Thierry Bruneau, qui n’a jamais donné suite à nos demandes d’entretien, aurait eu vent d’un comportement anormal de Loïc Caudal envers des mineurs, et ce, bien avant la première condamnation.

« Les parents faisaient remonter parfois des gestes déplacés sans que cela arrive sur papier ou version officielle. Une fois, on a fait la remarque à Thierry Bruneau, et il nous a répondu : “Oui, oui, on sait bien, c’est pas la première fois, il faut qu’on rappelle Loïc à l’ordre avec Serge parce qu’on a encore eu des parents qui se sont plaints” », rapporte Amélie Frangeul Gaillard, arrivée au Poney Club de Suresnes en tant que cavalière en 2004 et membre de l’ASE jusqu’à la fin de l’année scolaire 2013.

Des échos récurrents que Serge Lecomte nie pourtant dans son entretien dans L’Équipe où il qualifie Loïc Caudal de « salarié dont le travail donnait satisfaction. Personne ne s’est jamais plaint ». Il avait dit de même dans sa déposition faite à la brigade des mineurs en sa qualité de témoin lors de la seconde condamnation de Loïc Caudal en 2017, déclarant « ne rien avoir remarqué à l’époque des faits », explique le parquet de Nanterre.

Ce n’est pas tout. Sandrine (son prénom a été modifié), élève monitrice en 2008 – déjà majeure à l’époque –, a démissionné en plein milieu de sa formation BBJEPS (d’une durée normale de deux ans) à cause de Loïc Caudal. « Loïc me touchait, avait des gestes déplacés, il m’a enfermée une journée entière sans eau ni nourriture, assure-t-elle. Je suis allée voir Serge Lecomte lors d’un stage d’été à Otefond, pour lui dire que je quittais la formation. J’ai inventé une excuse car je n’ai pas voulu dire que c’était à cause de Loïc que je partais. Et là, il m’a répondu : “Je sais que Loïc est un peu spécial.” Je n’avais pourtant absolument pas mentionné ce dernier. »

Avec tous ces éléments mis bout à bout, comment Serge Lecomte peut-il dire avoir tout ignoré ? Lors de notre premier entretien, il expliquait « gérer plusieurs clubs » et qu’il n’était pas « en permanence à Suresnes » : il n’aurait donc eu que d’occasionnelles et professionnelles relations avec Loïc Caudal.

Amélie Frangeul Gaillard conteste ces faits : « Serge passait une fois par mois environ au Poney Club de Suresnes. Il ne peut pas dire qu’il ne connaissait pas vraiment Loïc. L’été, il avait des stages à Otefond, dans un domaine appartenant à Serge, où ce dernier venait passer ses vacances avec sa famille, et Loïc était là-bas en tant que moniteur pour Suresnes. »

Autant de faits et de témoignages qui pèsent très lourd au moment où chacun s’interroge sur les raisons ayant pu conduire à ce que des faits de pédocriminalité aient perduré aussi longtemps dans le monde de l’équitation.

 

——–

* Envoyée non au Poney Club de Suresnes, mais au Parc fédéral équestre dans le Loir-et-Cher qui accueille 11 services des bureaux permanents de la FFE.

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

Comments (4)

  • Merci de faire émerger au grand jour ces comportements criminels pour certains et plus que laxistes pour d’autres ce qui les rangent dans la même catégorie au final

  • Perraudin Anne Marie

    Merci de nous avoir tenu au courant de cette pédocriminalité, cela doit rendre chacun de nous plus vigilant .

  • Dhesse Nathalie

    Merci, enfin des vérités écouté.
    La justice pour certains (pas trės lourde de consėquence vue ces affirmations).
    Il faut surtout aider les victimes, elles seront marquer à vie, devront vivre avec.
    Aidons les à vivre leurs passions équestre sans soucis et dans le respect .
    Les chevaux peuvent tellement aider les gens si on les respectent eux aussi.
    Je salut le courage des témoins et des familles n’ayant pas baisser les bras,ainssi que des personnes ayant subit ces abus.

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